samedi, 19 août 2006

4 - Surprenante pause café

Ce mercredi, Gwydion se leva sans entrain. Il avait mis beaucoup de temps à s’endormir après ce que Mercredi lui avait révélé. Chaque fois c’était pareil. Quand ce chat se mettait à lui parler, il ne lui disait toujours qu’une partie des choses et il fallait s’efforcer de deviner le reste. Gwydion avait retourné l’avertissement de Mercredi dans tous les sens, il avait seulement fini par se laisser vaincre par le sommeil sans avoir un début de certitude, sauf sur deux point : « terrible courroux » laissait supposer que Kennoc'ha avait un sal caractère, et « prévue de longtemps », signifiait que l’arrivée de cette intérimaire à la poste n’était pas fortuite. Mais qu’était-elle venu faire là ? Pourquoi cette rencontre était-elle « prévue » ? Au réveil une hypothèse lui apparût : et si Kennoc’ha avait quelque chose à voir avec ceux des Muses ? Mercredi en savait certainement davantage que ce qu’il avait révélé. Gwydion lui parla en lui servant sa pâtée espérant obtenir plus de précisions mais le chat resta silencieux, uniquement captivé par sa nourriture. Du pays de sa mère où il était né, Gwydion ne savait à vrai dire pas grand chose. Il ignorait même où les Muses se situaient sur une carte géographique ; d’ailleurs ces îles ne figuraient sur aucune carte et n’étaient mentionnées dans aucune des nombreuses documentations géographiques ou historiques que Gwydion avait consulté. Le peu d’informations dont il disposait lui venait principalement de Máirín. Avant de retourner sur ses terres pour y écouler ses ultimes vieux jours, la vieille nourrice avait lâché quelques éléments. Il existait quelque part un groupe de petites îles émiettées sur la mer – quelle mer ? – où vivait depuis très longtemps un peuple dont il était issu par sa mère Gwladys la Guérisseuse qui au dires de Máirín était connue pour ses pouvoirs de retirer les maux des habitants des villages environnants et des animaux qu’ils élevaient. Elle était morte aux Muses alors qu’il avait six ans mais Gwydion ne connaissait pas les circonstances de sa mort. Il se souvenait que son père, François, lui avait longuement parlé pour le lui annoncer et qu’ensuite l’attitude du paternel s’était beaucoup améliorée avec Máirín comme avec lui.

Sauf quand il était en retard, ce qui arrivait rarement, Gwydion avait pris l’habitude de s’arrêter prendre un café aux Mariniers au coin de la rue du Chapelet. A cette heure encore matinale, le bar-tabac était calme ; les clients peu nombreux étaient souvent les mêmes habitués du matin. Certains s’y retrouvaient encore le soir comme Bernard et Lucien, les chasseurs du dimanche. Lydie la factrice, qui avait déjà entamé sa première tournée de distribution du courrier passant par là, s’y trouvait parfois à ce moment. Elle donnait son courrier à Ludovic le patron, s’envoyait un café en deux minutes et repartait vite fait. Elle arriva un peu après Gwydion, dit bonjour à la cantonade, discuta un peu avec Ludo puis se tournant vers Gwydion lui dit :

_ Salut Gwydion, t’es encore là toi ?

_ Ben oui ! je prends qu’à 8h30 et rien ne presse en bas, crois-moi !

_ Au fait, tu l’as vu hier la nouvelle ?

_ Ouais, enfin je l’ai juste entrevue cinq minutes.

_ En tout cas, on ne risque pas de la perdre, même dans le brouillard. Bon, on se reverra peut-être tout à l’heure, il faut que j’y aille là, je vais être à la bourre.

Sacrée Lydie, pensa Gwydion en souriant à sa tasse de café qu’il avala d’un trait comme pour se résoudre à s’arracher à ce chaleureux lieu de perdition.

Il paya et sortit. Il faisait beau et à peine frais pour la saison. Cette année-là, l’été vieillissant refusait de lâcher prise, semblant ne pas vouloir laisser le terrain à la saison froide. Dans la matinée, Gwydion profita d’un creux dans son planning pour aller faire un break dans la salle de pause. Kennoc'ha était là debout à côté de la petite fenêtre, le teint blême et une cigarette tremblait dans sa main. Le souvenir des mots de Mercredi revinrent alors à Gwydion.

_ Salut ! fit Gwydion à l’adresse de Kennoc'ha qui marqua un temps avant de répondre.

_ Salut ! Je viens de m’engueuler avec Giselda.

_ Déjà ! Alors bienvenue au club. Ici on s’est tous engueulés avec Giselda mais toi, dès le deuxième jour, tu fais fort. Tu nous a tous battu. Bravo !

_ Cette femme est folle.

_ Je ne sais pas si elle est folle mais j’aimerais bien qu’elle se tire et je ne suis pas le seul.
Kennoc'ha considéra Gwydion un instant avant de répondre :

_ mais toi, Gwydion, tu n’as pas envie de te tirer ?

_ Si, j’y pense des fois mais… pour faire quoi ?

_ Ce que tu sais faire ici, tu saurais aussi bien le faire ailleurs.

_ Ce sera pareil ailleurs. Il n’y a pas que Giselda ; il y a aussi que je me rends bien compte que peu à peu je prends mon boulot en dégoût. Au départ, je voulais faire un BEP en horticulture.

_ Pourquoi tu ne l’as pas fait ?

_ A l’époque, je suis tombé sur une conseillère d’orientation qui, au vu de mes résultats scolaires et de tests, a décrété que je pouvais faire des études. Mon père, il ne fallait pas lui en dire davantage pour qu’il me pousse. Je me suis traîné quelques temps et le résultat c’est que je me retrouve clôturé toute la journée dans un bureau de merde à faire un boulot qui me dégoûte. Voilà !

_ Ouais ! A propos, ça consiste en quoi le Step up dont on nous matraque de pub depuis quelques temps ? Je n’ai pas encore eu le temps de parcourir l’information.

Gwydion aperçut alors la montre de Kennoc'ha. Cette montre ne portait ni chiffres ni aiguilles mais sur un fond noir, on pouvait distinguer de fines lignes blanches formant une figure géométrique qui rappelait précisément le dessin d’une toile d’araignée. Deux points verts dont un plus claire que l’autre scintillaient entre les lignes et un autre point, rouge celui-là, se trouvait au centre de la toile. Un faible éclair apparût dans la montre faisant légèrement trembler la toile, alors Kennoc'ha, ayant dû s’apercevoir de l’intérêt que Gwydion portait pour sa montre baissa son bras d’un geste lent, et cette curiosité disparut sous sa manche.

_ Oh euh… C’est une formule d’épargne qui vient de sortir. Tu prends sur trois, cinq ou huit ans, tu mets de l’argent régulièrement tous les mois, plus tu mets d’argent, plus le taux des intérêts est élevé, voilà !

_ En gros, plus tu a de l’argent en trop, plus on t’en redonne en plus, c’est ça ?

_ Ben évidemment ! Au stade du projet, ça s’appelait le Plan Evolutif Graduel ou PEG. Ils ont passé ça à une boite de marketing ou je sais pas quoi, et quand c’est revenu ça s’appelait Step up.

_ Evidemment ! Je n’y connais rien mais j’imagine sans peine que Step up ça doit sûrement être un tout petit peu plus vendeur que peg !

_ En tout cas, on n’a pas fini d’avoir Giselda sur le dos avec ce truc.

_ Elle m’a fait une réflexion sur ma tenue et mon comportement vis-à-vis des clients, elle l’a carrément qualifié d’« avenant ». Non mais regarde moi, je suis correcte, je viens en pantalon, j’ai des fringues plutôt classiques, je me conduis tout à fait dans le ton de l’établissement avec la clientèle, elle n’a pas à me dire ça !

_ Ne cherche pas. Giselda elle a une tête de sorcière, une voix de sorcière, un rire de sorcière, c’est une vraie sorcière cette femme !
A ces mots, les traits de Kennoc'ha se durcirent brusquement puis s’adoucirent de nouveau.

_ Ah ça non alors ! contredit-elle avec conviction

_ Quoi ?

_ Giselda, c’est tout ce que tu veux sauf une sorcière. Des sorcières, j’en connais qui seraient très fâchées si elles t’entendaient ainsi leur assimiler Giselda. Et… le courroux de la sorcière le soir au fond des bois… c’est pas une chose à souhaiter à la légère même à son pire ennemi. Et puis alors, il y a des préjugés qui ont la vie dure : pour toi une sorcière c’est vieux, moche, infecte et ça parle avec une voix de vieille cloche fêlée, c’est bien ça ?

_ Ben… oui !

_ T’es pas au bout de tes surprises toi hein ! Dis-moi Gwydion, tu me trouve vieille, moche et j’ai une cloche fêlée coincée dans la gorge ?

_ Non mais t’es pas une sorcière toi.

_ Ben… si, et après un temps durant lequel Gwydion tenta de rassembler ses pensées elle ajouta presque en murmurant, le fixant d’un regard qui semblait voir jusqu’au fond de son âme :

- Gwydion de Gwladys la Guérisseuse d’Inis Clio, je ne suis pas venue jusqu’ici pour aguicher les clients mâles de ce bureau de poste contrairement à ce qu’insinue cette vieille pie de Giselda. Il est grand temps que nous parlions toi et moi. Je crois que nous avons beaucoup de choses à nous dire mais pas ici. Ecoute ! Je te ferai signe. En attendant fais exactement comme si je ne t’avais rien dit.

16:55 Publié dans Récit | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : conte

lundi, 14 août 2006

3 - Kennoc'ha, Máirín et Catiminy

Avant d’aller s’enfermer dans son bureau vitré – lequel depuis quelques semaines il appelait son placard – Gwydion fit un détour du côté de celui de Giselda avec l’intention de lui rendre une petite visite éclair ; en même temps il en profiterait pour voir la tête de cette nouvelle secrétaire intérimaire qui ne semblait pas faire l’unanimité autour d’elle. La porte était ouverte, il entra sans frapper. Ce bureau, que se partageaient Giselda et la secrétaire était assez spacieux, bien éclairé avec deux fenêtre à battants face à l’entrée. Deux bureaux faisaient front juste sous les fenêtre, séparés entre eux par un début de cloison vitrée. Gwydion avança d’un pas et s’arrêta net. Face à lui, debout sur un tabouret, une femme de taille moyenne, lui sembla-t-il, un tantinet rondelette, s’appliquait à fixer à l’aide de points de pâte à la paroi de séparation un grand calendrier mural en carton que Gwydion se souvenait avoir vu précédemment accroché sur le mur en face. Il fut tout d’abord saisi par l’abondante chevelure d’un roux profond qui semblait presque enflammée. L’idée jaillit dans son esprit de demander à l’intérimaire si une couleur pareille était naturelle mais il rejeta cette question qui lui parut pour le moins prématurée. Ayant entendu Gwydion entrer, l’intérimaire tourna dans sa direction un visage un peu dur mais sans plus d’excès et deux yeux gris le vrillèrent instantanément. Le temps d’un éclair, un soupçon d’expression de joie apparut sur son visage puis s’évanouit pour faire place à un regard interrogateur. Sans descendre de son tabouret, une main maintenant le calendrier à la paroi vitrée, elle s’adressa à lui d’un ton bref.

_ Bonjour !

_ Bonjour ! Tu es l’intérimaire qui vient remplacer notre collègue accidentée c’est bien ça ?

_ Je suis Kennoc’ha répliqua-t-elle sèchement, elle observa Gwydion un court instant puis avant qu’il n’ait eu le temps d’ouvrir la bouche elle ajouta plus doucement, et toi tu es Gwydion.

_ Comment le sais-tu ? On t’a montré un trombinoscope avec nos noms inscrits sous la photo de chaque employé de ce bureau ?

_ Non... Mais peu importe. Si tu me disais plutôt ce que tu viens chercher ici ?

Quel aplomb, pensa Gwydion, mais où est-ce qu’ils l’ont trouvée celle-là ?

_ Je suis venu voir Giselda, j’ai des choses à discuter avec elle, dit-il fermement.

Kennoc'ha se tourna alors vers son calendrier, appuya brièvement de chaque côté du carton, murmura « c’est bon ça tient », descendit de son tabouret, se dirigea vers Gwydion et, lui faisant face à présent, répondit avec un regard qui, bien que toujours perçant, semblait devenu brusquement bienveillant

_ Elle a un déjeuner, elle a prévenu qu’elle n’arriverait probablement pas avant trois heures. Tu veux que je te prévienne quand elle sera de retour ?

_ Non… laisse tomber, j’ai un planning blindé de rendez-vous, je ne pourrai pas caler cinq minute, je ne réapparaîtrai probablement pas avant la fermeture. Bienvenue ici en tout cas.

_ Merci ! Je crois que je vais en avoir bien besoin.

_ Ouais, je crois aussi, répondit-il en observant une dernière fois avant de se retirer le calendrier fraîchement fixé sur la paroi vitrée entre les deux bureaux.

Cet après-midi était chargé. A raison d’un quart d’heure par client entre quatorze et dix-huit heures et dix-huit rendez-vous, ça en faisait deux en surnombre, et avec le Step-up, le nouveau produit d’épargne inauguré la veille qu’il fallait caser à tours de bras, il allait y avoir du stress au menu.

Passé son dernier rendez-vous, Gwydion sortit de sa cage de verre et rattrapa Giselda qui se dirigeait vers la porte de sortie un manteau bleu marine très classique sur le dos.

_ Giselda ! Paraît que tu m’as cherché ce matin ? Tu ne te souviens pas avoir signé une matinée il y a quelques temps ?

_ Tu aurais dû me le rappeler. Au fait, j’ai consulté ton tableau de bord il y a cinq minutes, tu n’as pas un seul Step-up depuis hier, je te rappelle que l’objectif est fixé à deux cent pour ce bureau d’ici les fêtes alors il faudrait peut-être t’y mettre un peu plus sérieusement.

_ On y arrivera – on n’y arrivera pas, surtout avec les fêtes qui approchent – le Step-up est sorti seulement hier alors forcément, les gens commencent par se renseigner, ils réfléchissent voilà ! Au fait merci de me filer des rendez-vous en surnombre !

_ Faut voir avec la nouvelle, c’est sûrement elle qui t’as chargé.

_ Non ! Catherine est absente depuis mardi dernier, la nouvelle est arrivée ce matin et mon planning est bouclé d’hier.

_ Bonsoir Gwydion, fit Giselda avec un petit sourire mauvais avant de tourner les talons.

Il rentra chez lui en prenant par la rue du Vieux Moulin et la place de l’Edit. Cet itinéraire rallongeait un peu son parcours mais il voulut prendre le temps de se calmer en marchant. Arrivé à son appartement, un studio dont les fenêtres donnaient sur les toits au quatrième étage d’un immeuble ancien, Gwydion releva son répondeur. Deux messages, l’un du club de randonnée confirmant la sortie du week-end suivant à laquelle il s’était inscrit, le second de Séverine, propriétaire d’une galerie d’art, une femme avec qui Gwydion avait une liaison depuis bientôt deux ans, laquelle liaison devenait difficile depuis quelques temps. Dans son message, elle le remerciait ironiquement des nouvelles qu’il avait manqué de lui donner de sa matinée à la maison de Justice, lui demanda sans ménagement s’il avait l’intention de « faire quelque chose ensemble » ce week end, que sinon elle prévoyait d’aller voir sa mère… Il l’appela brièvement pour lui dire que ce week end il était pris. Cette liaison née dans une clandestinité ponctuée de voluptueux moments d’évasion et de week end de charme était mal passée au grand jour. Les masques étaient alors tombés trop vite sans doute et le venin de l’exigence de part et d’autre était en train de tout submerger.

Gwydion mangea rapidement puis s’installa à son bureau avec l’intention d’écrire quelques notes. Mercredi, son chat de quinze ans, un gros chat au poil d’un noir de geai avec juste une tache blanche sous le cou, prit place sur le côté du bureau où il avait l’habitude de se prélasser quand Gwydion y travaillait. Mais ce soir-là, Gwydion ne parvint pas à se concentrer. Il abandonna le combat après quelques maigres efforts de principe dénués de conviction et se mit à jouer avec Mercredi. Lorsqu’il était enfant, après son départ des Muses avec son père, Gwydion avait une nounou, Máirín, une vieille femme encore dynamique, conteuse, cuisinière, facétieuse et un peu sorcière, qui l’amenait à l’école, allait le chercher à l’école, s’en occupait quand il n’y avait pas d’école, une citoyenne des Muses qui avait tenu à suivre Gwydion sur qui elle portait beaucoup d’affection et y était parvenue malgré les réticences du père qui voyait d’un mauvais œil les coutumes et pratiques du peuple des Muses et avait souhaité un temps en éloigner son enfant. Un jour que Gwydion avait tout juste sept ans, Máirín était venue le chercher chez son père. C’était un samedi après-midi, ce qui était rare. Elle l’avait emmené chez un voisin dont une chatte avait mis bas trois petits. quelques semaines plus tôt. Ils n’étaient pas encore complètement sevrés. L’un d’eux, un petit blanc tacheté de gris foncé, était réservé et le voisin avait demandé à Gwydion de choisir entre les deux autres qui étaient très semblables, de couleur feu rayés de minces traits blancs, l’un d’eux se distinguait par une tache blanche sous le cou qui descendait un peu entre les deux pattes avant. Le chaton était joueur et pas farouche avec Gwydion qui le choisit aussitôt. Il fallait juste patienter une ou deux semaine, le temps que le sevrage soit accompli. C’est Máirín qui remit le chaton à Gwydion.un matin qu’il était chez elle. C’était vers la fin des vacances de printemps. Elle lui fit à cette occasion une bien curieuse prophétie. Elle déclara ceci :

« Les chats sont parcourus de sept vies, c’est la vérité, il faut la croire. Toi, Gwydion, sept chats t’accompagneront tour à tour tout au long de ta vie, ce sont là les sept vies félines de Catiminy, le lutin désigné gardien de ta longue vie. Prends en grand soin, ne t’en sépare jamais quelque en pourrait être le prétexte, et tu en sera grandement récompensé. Le dernier de ces sept chats te survivra sept ans et ainsi veillera sur ta mémoire parmi les vivants et s’assurera de ce que tu ne sois pas empêché de poursuivre ton chemin au-delà du dernier souffle de Gwydion. Comme il s’est produit avec celui-ci, tu reconnaîtra chaque fois le nouveau chaton à la tache blanche qu’il montrera sous le cou ainsi qu’à la grande entente que provoquera instantanément votre première rencontre. »

Gwydion était tout d’abord resté interdit par ce discours. Il était pourtant habitué aux bizarreries de la nourrice mais là, il sentait que quelque chose de très important venait de lui être transmis. De plus Máirín l’avait appelé Gwydion et non Gwydy comme elle le faisait d’ordinaire, ce qui ajoutait encore plus de gravité à sa déclaration. Un peu plus tard, lorsqu’il réfléchit au nom qu’il donnerait à ce chaton, il pensa aux sept jours de la semaine et décida de le nommer Lundi. Ainsi Mercredi était le troisième des sept avatars félins de Catiminy.

Soudain, le chat cessa de jouer, s’assit sur son séant avec majesté et fixa Gwydion de ses yeux d’or fendus verticalement d’un trait noir. Alors Gwydion entendit monter du fond de lui-même une voix très faible qu’il connaissait bien ressemblant à un long miaulement articulant des mots : « La rencontre de Kennoc’ha avec toi est prévue de longtemps. Prend garde toutefois de ne jamais cultiver son terrible courroux. ».

vendredi, 04 août 2006

2 - Marcher

L’avenue des Marronniers grouillait de passants, de circulation et de bruits dissonants en cette fin de matinée d’un novembre encore jeune où les arbres narguaient l’hiver annoncé en arborant un feuillage d’automne à peine jaunissant sous un ciel ni figue ni raisin ni fait ni à faire. Cela faisait dix minutes que Gwydion et Leila étaient sorti de la maison de Justice après que le juge avait validé la dissolution de leur mariage et mis ainsi un terme à un an et demi d’une procédure sans vraie complication mais qui avait parue bien plus longue à Gwydion. Cette situation-là au moins était enfin claire. Leila et lui avaient échangé quelques paroles sans conséquence devant la Maison de Justice sur un mode courtois qui avait au moins le mérite de sauver les apparences quant à l’histoire qui les avait mené ici et aux points sensibles qui ne manqueraient pas de leur rester à régler ensuite. Puis ils s’étaient séparés, chacun empruntant sa propre voie. Marcher sans me retourner, pensa Gwydion, ne pas regarder derrière, avancer, respirer l’avenir, un livre vient d’être refermé, ouvrir le suivant et le dévorer.

Ce que Gwydion aurait sans doute voulu être une nouvelle histoire en rupture avec le passé commençait en descendant l’avenue des Marronniers un matin de novembre. Il la connaissait par cœur cette avenue ainsi qu’il connaissait une bonne part des commerçants dont les magasins bordaient ses trottoirs. Il était conseiller financier à la poste, un job qui l’avait passionné mais que depuis quelques temps, il trouvait ennuyeux. Le bureau étriqué dans lequel il recevait les clients lui était devenu insupportable et Giselda, la plus très nouvelle directrice, apportait la touche de cauchemar qui finissait de noircir le tableau. Passant devant le bar-tabac-jeux des Mariniers qui faisait le coin de la rue du Chapelet, Gwydion vit qu’il n’était que 11h30 à l’horloge du bar. Il fit en passant un salut de la main à Ludo le patron. Gwydion avait deux heures de liberté avant de retrouver son bureau à 13h30. Il décida de marcher un moment pour se détendre, après il reviendrait avaler un sandwich aux Mariniers. Gwydion aimait bien la marche à pied. Il n’y trouvait pas seulement un moyen de se détendre en faisant de l’exercice ; quand il marchait, il sentait fréquemment vibrer en lui des cordes mystiques. Il songeait parfois que si il avait été sufi, il aurait été une sorte de derviche marcheur.

Il arriva au bureau de poste un peu avant la reprise et retrouva Jean-Pierre et Lydie, les facteurs, en train de papoter dans la salle de pause autour de la machine à café.

_ Salut vous deux, leur lança-t-il en entrant dans la petite salle enfumée

_ Salut Gwydion ! Alors, bien ?
Jean-Pierre était un fort gaillard pas très grand, trapu et nerveux au visage épais, la cinquantaine rodée à l’effort physique, des cheveux grisonnants mangés par une calvitie sur laquelle une touffe rebelle isolée résistait encore.

_ Ouais ça va. Et ici ça a été ?

_ Oui, nous on fait les tournée, heureusement, on n’est pas toute la journée ici.

_ C’est clair, approuva Gwydion, au moins vous bougez. Moi une fois que je suis dans mon box…, si c’était à refaire tiens…

_ T’as bien changé depuis quelques temps, avant tu n’aurais jamais parlé comme ça de ton boulot.

_ Oui mais c’était avant, lança Gwydion sur un ton qui n’admettait pas de réplique

_ Giselda t’a cherché partout ce matin, lança Lydie en se tournant vers Gwydion, elle est venue jusqu’au tri nous jouer son numéro de cirque, que t’étais pas là, que t’avais pas donné de nouvelles, que c’était toujours pareille, que y’en avait marre…. Bref, elle t’a habillé pour l’hiver, t’aura pas froid ! Même si il y’en avait un ici qui voulait pas savoir que t’étais absent, tout le monde a été prévenu

_ Arrête ! Ca fait un mois qu’elle a signé ma demi-journée, qu’est-ce qui lui prend ? Elle n’avait qu’à vérifier !

Lydie était une belle femme de trente-cinq ans d’allure sportive et au teint mat. Il y avait souvent quelque chose d’un peu désinvolte dans sa façon de s’exprimer

_ Giselda sait très bien ce qu’elle fait et pourquoi elle le fait. Elle a pas besoin de vérifier quoi que ce soit, tu parles ! Elle rate pas une occasion de nous monter les uns contre les autres ni d’aller raconter plus haut qu’elle a une équipe de bras cassés. Mais dans les deux cas, ça marche pas son numéro.

_ Gwydion, t’as pas encore vu la nouvelle intérimaire qui est arrivée ce matin pour remplacer Catherine ? coupa Jean-pierre

_ Ben non, je débarque. Elle est comment ?

_ Le peu que je l’ai vu, ça m’a refroidi direct. Elle est pas moche mais elle te toise avec un air supérieur, puis elle a l’air bizarre, je sais pas dire quoi mais elle a quelque chose de bizarre cette fille-là. Je la sens pas du tout et je me trompe rarement sur ma première impression. Giselda plus elle ça va être mortel ici.

_ attends un peu pour te faire une opinion, elle vient d’arriver, elle a à peine posé son bagage que tu l’as déjà figée dans tes jugement hatifs, l’interrompit Gwydion, et elle s’appelle comment ?

_ Elle s’appelle Kennoc’ha, fit Lydie d’un air désabusé en jetant son gobelet dans la poubelle, ce qui donna le signal du départ

vendredi, 28 juillet 2006

1 - Introduction

Bonjour ! Je commence tout d’abord par me présenter en quelques mots, ensuite je vous dis ce que je suis venu faire ici. ok ?

Je suis Ean Mac Saoirse, apprenti conteur-amateur et aussi éternel apprenti homme-libre mais ça c’est une autre histoire que je raconterai un jour, plus tard, et peut-être…
Pour l’heure, je me propose de vous conter au fil des semaines la légende de Gwydion le Hardi. Pas une de ces vielles légendes remontant à la nuit des temps et aux pommiers d’Avalon, transmises et transformées de génération en génération par la tradition orale pour arriver jusqu’à nous. Non ! Il s’agit d’une légende bien actuelle qui se déroule à l’aurore du XXIe siècle, révélée semaine après semaine à un gars qui s’auto-proclamme apprenti conteur-amateur et vient écrire ici l’histoire de Gwydion le Hardi tel une araignée filant et tissant de son fil le destin des hommes du Monde.

Dans une histoire, il y a toujours un début et une fin comme deux bornes placées arbitrairement chacune à un instant de la longue histoire de l’Univers. Ainsi je devais décider du moment où j’allais placer la première de ces bornes. Pas facile comme choix. Devais-je choisir d’introduire le déroulement du récit au jour que Gwydion franchit la Porte-Entre-Deux-Mondes et foula pour la première fois depuis qu’il l’avait quitté lors de sa petite enfance le sol de l’archipel des Muses ? Ou bien commencer par l’épisode où, suivant son père, il avait dû en partir lorsqu’il avait trois ans ? Devais-je remonter à l’histoire de ses parents, à leur rencontre et à la discorde qui avait éclaté entre eux et entraîné leur rupture et le départ de Gwydion avec son père . J’aurais pu remonter comme ça jusqu’aux pommiers dont je viens de parler, et même sans doute jusqu’à la Guerre du Feu… et pourquoi pas à l’âge de la formation de la Terre, du ciel et des étoiles pendant qu’on y est ! Non, il fallait que je me calme avec la machine à remonter le temps ! Le récit de l’histoire de Gwydion commencerait quelques temps avant son retour aux Muses, au jour où sortant du tribunal après la prononciation de sa rupture avec Leila après vingt ans de vie commune, il rencontra Kennoc’ha, chargée de retrouver parmi le Monde les membres égarés des peuples des Muses, du nom de l’archipel sur lequelle vivait la grande majorité de cette communauté très hétéroclite et si étrange. Un signe des Dieux cette rencontre à ce moment de la vie de Gwydion ? Eh bien sans doute, mais pas exactement de ceux que pourraient être tentés d’imaginer les habitués des histoires à l’eau de rose… Mais n’anticipons pas plus outre. J’ai déterminé un point de départ du récit, libre à moi de faire apparaître ensuite d’une manière ou d’une autre ce qui s’est passé antérieurement à ce début lorsque ce sera nécessaire.

Autre chose ? Oui. Un blog est une sorte de long ruban sur lequel les histoires commencent par la fin ou en d’autres termes par la dernière note, du moins quand on déroule le ruban en partant du haut. Il appartient à chacun de choisir la manière dont il déroulera le ruban.

C’est clair comme de l’eau trouble cette dernière phrase !

Enfin, une dernière précision et j’arrête : toute ressemblance avec des personnes, des animaux, des arbres, des pierres, des lieux, des comportements ou des évènements existants, ayant existés ou en instance d’exister est carrément inévitable !